Dimanche 8 février 2009
Par Pierre Isnard-Dupuy
L’association « casseurs de pub »[1] qui publie le journal La Décroissance[2] utilise le néologisme d’écotartufe pour caractériser des personnes, généralement très médiatisées, qui se font les hérauts de la défense de l’environnement et qui par leur mode de vie n’ont absolument pas un comportement écologique.
Avant de donner quelques exemples, arrêtons-nous sur ce terme d’écotartufe. Eco est un suffixe signifiant une démarche écologique. On peut parler ainsi d’éco-tourisme, éco-construction, éco-syndicalisme, éco-socialisme, éco-emballage, éco-efficacité, éco-conception… Tartufe ou Tartuffe est le personnage fourbe, fripon, hypocrite mis-en-scène par Molière dans sa pièce éponyme. Ce nom est passé dans le langage courant de la plupart des langues européennes pour qualifier un individu hypocrite. Par extension, la tartuferie renvoi à l’action d’hypocrite, le maintien d’hypocrite, la fourberie, la friponnerie.
En revenant à l’étymologie des deux composantes du mot écotartufe nous comprenons distinctement la définition de ce terme. Les écotartufes seraient des personnes se donnant une fausse image d’écologiste.
Essayons d’y voir plus clair avec trois exemples significatifs d’écotartufes :
· Le prince des écotartufes est Nicolas Hulot. Certains pensent que l’émission Ushuaia nature qu’il anime et plus récemment le pacte pour l’écologie qu’il a défendu à l’occasion de l’élection présidentielle de 2007, ainsi que l’action de sa fondation ont contribué à une prise de conscience des questions environnementales par la population française. Il est vrai qu’Hulot est un personnage médiatique très populaire et qu’il est régulièrement consacré parmi les « personnalités préférées des français ». Toutefois son action reste largement critiquable. En réalisant ses émissions à grand renfort d’hélicoptères, d’avions etc., Nicolas Hulot affiche un bilan carbone lourd. De même, sa fondation pour « développer l’éducation à l’environnement »[3] a pour partenaires des entreprises parmi les moins respectueuses de normes environnementales et sociales : l’Oréal, deuxième fortune de France et qui selon Greenpeace utilise des molécules toxiques dans la fabrication de la plupart de ses produits[4] ; EDF qui oriente la priorité de sa politique de production d’énergie sur le nucléaire, les hôtels IBIS et leur politique d’emploi antisocial ; et bien entendu TF1, vous savez la chaîne qui libère du temps de cerveau pour Coca-Cola[5].
· Notre prince de l’écotartuferie est suivi de près par un autre prince, celui de Monaco : son altesse sérénissime Albert II de Monaco. Le monarque de ce micro-état glamour de deux km², coincé entre la France et la méditerranée se fait le pourfendeur de l’écologie en multipliant les expéditions aux pôles pour « sensibiliser l’opinion mondiale aux enjeux planétaires que représentent, à court terme, les risques liés au réchauffement climatique et aux dangers des pollutions d’origine industrielle »[6]. Pourtant, le territoire glamour qu’il administre continu d’être un paradis fiscal avec une concentration importante de voiture de luxe et de yacht extrêmement onéreux et extrêmement pollueur. Le développement de Monaco s’organise en gagnant des terres sur la mer. Détruisant ainsi les fonds marins et bétonnant les plages naturelles. Sans compter que Monaco accueille le Monaco Yacht Show (l’un des plus grands salons de yachts de luxe du monde) et aussi l’un des grands prix de formule 1 les plus réputés. Sport des plus aberrant écologiquement. Et tout ceci sous la bénédiction de son altesse sérénissime. Dans les partenaires des expéditions aux pôles nord du prince, nous trouvons (entre autres) Boeing Busines Jets. Autrement dit la filiale de Boeing produisant des Jets privés, objet pour le moins non-accessible à n’importe qui et ultra polluant.
· Le dernier que je prendrais en exemple est Yann Arthus-Bertrand qui nous a fait tous rêver avec « La Terre vue du ciel ! » et plus généralement avec tous les clichés aériens dont il nous a abreuvés. Le problème des clichés aériens au travers le monde, c’est que le bilan écologique pour les réaliser est très négatif. Et en dehors d’avoir réalisé cette immense travail qui peut avoir contribué à une sensibilisation, il a à son passif pas moins de 10 Paris-Dakar couvert par ses photos. Evénement à la fois hautement polluant et hautement aliénant. Bon il est vrai qu’il a créé Action Carbone pour permettre la compensation carbone des déplacements, notamment de ses périples photo[7]. Là encore les liens avec les grandes entreprises parmi les plus pollueuses de la planète sont importants : BNP Paribas qui finance un projet de centrale nucléaire en Bulgarie en zone sismique qualifié par le gouvernement Bulgare de « techniquement inadéquat et économiquement non viable »[8] ; Air France qui ne rechigne pas à participer activement aux expulsions de sans-papiers[9] ; et Veolia environnement acteur de la privatisation de l’accès à l’eau (liste non exhaustive). L’association Good Planet[10], fondée par Yann Arthus-Bertrand est également soutenu par la fondation Albert II de Monaco[11]. Les écotartufes se trouvent un soutien mutuel.
Ces personnalités sont peut-être sincères dans leur engagement en faveur de la protection de l’environnement. Cependant, je partage l’analyse des journalistes de La Décroissance[12]. Leur action participe au green-washing des entreprises qui en sont partenaires mais aussi au leur. Green-washing pourrait être traduit par blanchiment vert. Le green-washing consiste en réalité à appliquer un vernis vert sur des actions qui ne sont pas écologique, au sens de respect de normes sociales et environnementales ambitieuse. Et c’est une stratégie de communication à laquelle s’adonne la plupart des entreprises qui soutiennent les écotartufes, en tout cas celles que j’ai cité. Pour Casseurs de Pub, les écotartufes verraient leur terrain de jeu de pleine nature menacé par la crise écologique. Avoir recours à un discours moralisateur sur la protection de l’environnement et proposer de sensibiliser par leurs expéditions, constitue pour eux le moyen de trouver la justification nécessaire (mais pas suffisante pour une véritable visée écologiste) aux yeux de l’opinion publique pour continuer de fréquenter leur terrain de jeu avec leurs avions, leurs hélicoptères, leurs 4×4, leurs yachts. Ils s’abstiennent bien évidemment de remettre en cause un système productiviste et consumériste qui non seulement les fait exister mais leur assure une subsistance de luxe. Nicolas Hulot a d’ailleurs lancé des produits dérivés de son émission entre autres des voitures et les gels douches Ushuaia.
La vision de l’écologie que je défends ne se contente pas de verdir les activités du capitalisme. Elle ne se contente pas uniquement de réintroduire des espèces en voie de disparition et encore moins d’un simple témoignage de la dégradation de l’environnement. La crise environnementale est inéluctable et elle s’accompagne d’une crise sociale. Pour Paul Ariès, politologue et théoricien de la décroissance, « la crise environnementale et la crise sociale sont les deux expressions d’un même problème, le capitalisme ». Ainsi pour changer durablement une société vers une organisation écologique totale (en se sens quelle comprend un équilibre entre économie, social et environnemental), on ne peut se contenter d’apporter des vernis verts sur un système qui organise durablement des déséquilibres sociaux et environnementaux. La vision de l’écologie que je défends consacre à la fois le respect et la protection d’un environnement naturel fragile, d’une grande diversité, et le respect de la personne humaine ; véritable articulation entre préoccupation environnementale et préoccupation sociale. Ces deux actions ne peuvent se réaliser dans un modèle qui fait l’éloge de la compétition, de la consommation à outrance (considérée comme moyen de contribuer au bonheur), qui détruit l’environnement en le surexploitant et en le polluant, qui produit des discriminations et de l’oppression, qui aliène les individus par le travail et la télévision… Les écotartufes sont des produits de ce modèle. Par conséquent ils ne me semblent pas à même de défendre une société écologiste, même s’ils pourraient participer à une prise de conscience des problèmes environnementaux par leur témoignage. Pour ma part, la médiatisation de ce « témoignage », n’engage que marginalement des changements de comportement des individus, en particuliers sur les pratiques de consommation (Nicolas Hulot encourage la consommation en proposant ses produits dérivés). A ce propos, José Bové adressait une critique virulente à l’égard de Nicolas Hulot en décembre 2006 : « on ne peut pas défendre l’environnement sans remettre en cause l’ordre économique de la planète »[13] De même, ce n’est pas à des entreprises qui polluent énormément, qui participent honteusement à des politiques qui atteignent aux droits de l’Homme (ou plutôt de l’Humain[14]) et qui ont comme unique but de nous faire toujours plus consommer (Le but d’une entreprise est la maximisation du profit, ne l’oublions pas !), de nous faire la leçon sur l’écologie. C’est quand même la moindre des choses à rappeler.
Pour moi une véritable prise de conscience et surtout une véritable action qui pourra répondre durablement à la crise provoquée par le capitalisme, dans ses deux aspects, passe par la réappropriation de nos existences, par notre capacité à s’auto-organiser pour bâtir des alternatives, en décolonisant nos imaginaires[15]. C’est-à-dire en la croyance que d’autres modes d’organisation et leur réalisation, véritable prélude de la construction d’un autre monde, sont possibles. En ce sens, Fac Verte fait déjà un premier pas important par la création d’AMAP et de jardins communautaires.
Sur ce sujet une vidéo : http://www.pacte-contre-hulot.org/ et deux excellentes émissions de radio de Là-bas si j’y suis sur Monaco et son altesse sérénissime : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1550, http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1554, qui m’ont largement inspirées pour cet Article
[3] D’après la présentation faite sur le site internet de la fondation, http://www.fondation-nicolas-hulot.org/presentation/mission.php
[5] « Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…). » Patrick Le Lay, juillet 2004, PDG de TF1 à l’époque.
[6] Présentation de l’expédition de 2006 au Spitzberg, http://monaco.arctic-expedition.mc/monaco/x-net/internet-expedition-polaire/francais/expedition/mobiles-et-objectifs.988.html
[8] http://www.prix-pinocchio.org/nomines.php#, Catégorie prix Pinocchio environnement : BNP Paribas.
[9] Jean-Cyril Spinetta, le PDG d’Air France à propos des expulsions pratiqués sur les vols de sa compagnie : « Lorsque la République nous demande notre concours pour exécuter les décisions prises dans le cadre d’une légalité incontestable, je ne vois pas au nom de quel motif on le refuserait« , novembre 2006.
A lire, ce communiqué de la CGT Air France : http://www.educationsansfrontieres.org/?article6733,
ce communiqué de l’intersyndicale d’Air France : http://www.solidaires.org/article14661.html,
cet article du Nouvel Obs : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/societe/20070711.OBS6059/les_elus_du_personnel_veulentlarret_des_expulsions_sur_.html?idfx=RSS_notr,
ou encore un autre article du Nouvel Obs ou les agents de la Police des Airs et des Frontières profitent de programme de fidélités lorsqu’ils escortent des sans-papiers avec le consentement de la compagnie : http://lesdessousdelapolicenationale.blogs.nouvelobs.com/archive/2008/04/25/points-de-fidelite-air-france-vous-avez-dit-choquant.html,
[14] Je préférais dire de l’Humain, pour ne pas sacraliser un référentiel de l’humanité masculin. La langue française reste profondément machiste !
[15] Serge Latouche, Décoloniser l’imaginaire, La Pensée créative contre l’économie de l’absurde, Parangon/Vs, Lyon, 2004.






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