Dimanche 15 février 2009
La manipulation médiatique
Un exemple sur le mouvement universitaire 2009
Par Anysia Troin-Guis et Pierre Isnard-Dupuy
Un discours décrédibilisé
Aujourd’hui, les universitaires sont tous mobilisés de manière unitaire ; étudiants, enseignants-chercheurs et personnels BIATOS se réunissent. Ce sont tous des individus différents pourtant, on les caractérise ainsi, des grévistes, la plupart liée à des organisations syndicales d’extrême-gauche.
Le monde de l’Education, le vrai, celui qui est sur le terrain et qui ne fait pas que suivre inconsciemment des directives immanentes, est unanime pour condamner les réformes de l’Université tel que le décret sur le statut des enseignants-chercheurs, la masterisation des concours de l’enseignement et la loi LRU (cette dernière est surtout rejetée par les étudiants).
Dans ce cas-là, on peut se demander pourquoi le journaliste de LCM utilise cette expression réductrice et très orientée politiquement et qu’il n’oublie pas de signaler les horaires d’ouverture du Salon de l’Etudiant, lieu du reportage.
Par des tournures négatives, le journaliste de LCM minimise le mouvement, rappelant que les manifestants n’étaient qu’une cinquantaine .Il omet cependant d’évoquer le comité restreint dans lequel s’est déroulée l’inauguration du Salon de l’Etudiant. De même il se permet au montage de couper une discussion entre Stéphane Maillard, militant étudiant du comité de mobilisation de Saint-Charles et de Fac Verte, et le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin. Du coup il ne ressort de cette discussion que le discours prétentieux de notre apôtre local de l’UMP qui fait preuve d’un mépris exemplaire en disant que la réforme, il faut d’abord la connaître avant d’en parler. Comme si les universitaires n’étaient pas les mieux placés pour savoir de quoi ils parlent concernant leur lieu de travail et d’études. Toutefois la magie de la télévision a parfois des failles et le reportage de LCM nous permet d’entendre la question de Stéphane adressé à Monsieur Gaudin sur le départ : Qu’est-ce que vous pensez de la sélection sur critère financier des étudiants ? Question qui restera sans réponse même si nous avons quelques idées sur le projet de société que défend Monsieur Gaudin.
Christophe Barbier, lui, directeur de la rédaction de l’Express, dans sa chronique sur LCI, critique le refus des enseignants-chercheurs à avoir un patron, au développement, à une stratégie. On peut rappeler que LCI, La Chaîne Info, est une filiale de TF1, chaîne qui ne s’illustre pas par son objectivité, mais par une information ostensiblement orientée !
Le journaliste ajoute : Pasteur est mort, Lénine aussi au passage ! Quel est, dans la mobilisation des universitaires, le rapport avec Lénine ? Encore une volonté de disqualifier le discours des universitaires qui se mobilisent en les renvoyant à un « passé archaïque » ?
LCI, qui a été conçue pour s’adresser prioritairement aux téléspectateurs de la catégorie « CSP+ » (cible idéale des publicitaires) et vendre du temps de cerveau humain à Coca-Cola (selon Patrick Lelay, ancien PDG de la filiale), nous informe sur le mouvement universitaire et nous indique par le biais du directeur de l’Express, que celui-ci est injustifié.
En étudiant les différents media, on remarque un parti pris peu subtile qui vise à limiter l’exhortation des acteurs de l’enseignement à une bande de gauchistes révolutionnaires. La conduite est forcément dictée pas des organisations d’extrême-gauche et M. Barbier se sent le besoin de préciser que Lénine était mort ; sait-on jamais, avec toutes ces manifestations, on se serait cru en Russie, en octobre 1917 !
L’usage de cette sémantique a pour but de décrédibiliser un mouvement naissant qui, peu à peu, prend de l’ampleur. On assimile la réaction des universitaires à une cause politique d’extrême-gauche. Aujourd’hui, ce sont les media eux-mêmes qui font de la récupération pour les partis politiques ! On sort quelques pancartes et hop, c’est la révolution, selon les journalistes !
Une seule vision de l’enseignement et de la recherche
Dans le même temps le discours dominant sur la formation universitaire ressort dans une autre vidéo réalisé par La Provence à l’occasion du salon de l’étudiant. Il pourrait être résumé par ce discours de Richard Vidal, étudiant dans une école privée d’ingénieur du groupe ISEN à Toulon : être capable de se vendre.
Non Monsieur Vidal nous ne voulons pas être des entrepreneurs économiques individuels d’un salariat précaire soumis à une dictature économique au service d’une sacro-sainte croissance qui de toute façon nous mène dans le mur. La question posée par la journaliste est : « dans cette période de crise votre filière vous offre t’elle des perspectives de travail ? ». Voilà qui est dit : les études ne servent qu’à trouver un travail et dans un monde soumis à des critères de rentabilité économique immédiate.
Ce qui se donne à voir dans cette vidéo et dans ce que nous avons observé sur place au salon. La forte présence de nombreuses écoles d’ingénieur et de commerce privées venant de toute la France nous laisse présager que l’avenir de l’enseignement supérieur sera fait par ces institutions ouvrant la voie d’une marchandisation des savoirs déjà programmée depuis de nombreuses années. L’impression que nous a laissé ce salon, c’est que les écoles privées venaient faire leur marché de recrutement à grand renfort de produits dérivés. Nous ne notons même pas la présence de stands commerciaux (Orange, BNP, Xbox etc.) et de stands de l’armée. Quant aux quelques stands associatifs, ils étaient regroupés dans un coin du salon. Voilà une belle métaphore du monde que nous connaissons et que nous allons connaître.
Il y a bien un projet précis pour l’avenir de l’enseignement et de la recherche défendu par Valérie Pécresse, Xavier Darcos et Nicolas Sarkozy. Projet qui trouve en son relais médiatique un discours comme étant l’unique solution. Les autres projets sont défendus par des utopistes, des rétrogrades, des irresponsables et des gauchistes de tout bords (tendance anarcho-autonome ou ultra-gauche ?). Et pourtant les enseignants chercheurs de l’IEP et de la fac de droit d’Aix-en-Provence sont en grève…
En tant qu’écologistes radicaux, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que répondre à la crise en s’entêtant avec des solutions prêtes-à-penser qui encouragent le productivisme (travailler toujours plus, être méritant etc.) est au pire suicidaire, au mieux schizophrénique, puisque ces « solutions » alimentent de manière toujours plus prégnante crise écologique et crise sociale.
Nous avons également une toute autre vision de l’enseignement supérieur et de la recherche à l’écart de ce discours bien-pensant. L’enseignement et la recherche ne doivent pas faire partie des éléments d’une guerre économique sans fin dans lequel « le risque permanent » justifierait de se conformer à toutes libéralisations sans frein comme le dit si bien Pompidou en 1967. Tout serait contraint de devenir précaire comme le déclare Madame Parisot[1]. La vidéo qui suit semble présager déjà, de ce qui se déroule actuellement avec les contre-réformes de l’université.
Une manipulation médiatique
Nous sommes, sans cesse solliciter par les media (TV, radio, internet), qui, à terme, formate la vision que nous avons du monde (que nous ayons conscience ou non de cette manipulation). Les media sont donc soumis à un contrôle, discret certes, qui permet au pouvoir en place de conserver son hégémonie sur la population et les troubles qu’elle peut lui causer.
On peut citer Noam Chomsky, linguiste, philosophe et militant politique américain qui a mis en évidence les processus par lesquels les médias tendent à enfermer les sociétés démocratiques dans un carcan idéologique : Afin de renforcer leur prédominance comme sources d’information, les fabricants gouvernementaux et commerciaux d’information se donnent beaucoup de peine pour faciliter la vie des médias. Ils mettent à leur disposition des locaux, font parvenir à l’avance aux journalistes les textes des discours et des rapports, ajustent les horaires des conférences de presse en fonction des délais de bouclage[…]Dans les faits, les grandes bureaucraties des puissants subventionnent les médias et s’y assurent un accès privilégié en réduisant les coûts des nouvelles brutes et de production de l’information. Elles deviennent ainsi des sources d’information « de routine » et ont libre accès aux médias tandis que les autres sources doivent se battre pour obtenir un accès et peuvent être ignorées pour cause d’arbitraire des gate-keepers [portiers de l’information][2].
D’ailleurs, on peut observer la sémantique de Christophe Barbier qui assimile le fonctionnement de l’Université à celui d’une quelconque entreprise automobile (politique de développement, stratégie). Le Président devient un patron, la mission des enseignants-chercheurs devient carrière et chasse à la récompense.
Pour Pierre Bourdieu, sociologue que l’on ne présente plus, « la télévision est le lieu de censures multiples et pour la plupart invisible, y compris pour ceux qui les exercent ».
Bourdieu propose de sortir d’un discours simpliste concernant la critique médias. Ainsi résumer la propension du discours médiatique à être la voix de son maitre, autrement dit de son propriétaire, semble non seulement réducteur, mais aussi insuffisant pour comprendre ce discours. Ce qui est le plus rare à la télévision, c’est le temps. C’est la même chose à la radio. Pour la presse écrite ce serait l’espace. L’effet reste le même, il y a une nécessité de faire un choix. Dès lors comment expliquer le choix qui s’opère à l’image de celui fait par LCM ? A la télévision, Pierre Bourdieu explique que pour garantir l’audimat, ce qui est intéressant c’est le sensationnel, dans la mesure où la télévision est un instrument de spectacle. Du coup, les journaux télévisés ont recours aux faits divers en priorité, ce qui écarte de fait « les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques ». Dans une sphère médiatique soumise à la concurrence, les journalistes ont une nécessité de suivre les actualités « construites » par d’autres journalistes s’ils ne veulent pas se retrouver à la marge de ce marché de l’information. C’est ce que montre Serge Halimi dans Les nouveaux chiens de garde,[3]. Halimi montre également la proximité des politiques et des journalistes qui suivent bien souvent les mêmes formations (sciences-po). En étant des camarades de promotion, ils se retrouvent dans un rapport de familiarité et constituent une communauté aux intérêts similaires. Pour en voir un bon exemple nous vous proposons ce film de Pierre Carles, Pas Vu, pas pris.
La boucle est bouclée. La société du spectacle et une communauté d’intérêts entre politiques et journalistes (bien malgré eux) conditionnent les choix du discours médiatique
A partir de ce constat, revenons sur la sémantique du Président de la République qui n’a de cesse d’évoquer une politique de croissance, productiviste, méritocratique, pourtant contraire à l’épanouissement personnel de chacun et à la préservation de la planète. Sarkozy occupe pleinement la scène médiatique, il semblerait qu’il ait le don d’ubiquité. Ses discours, eux, reposent sur la pauvreté syntaxique et sémantique qu’une oreille attentive peut discerner. En effet, grâce à sa plume, Henri Guaino, il utilise des phrases très courtes et rompt la lignée des présidents au vocabulaire très riche et aux phrases complexes. Il utilise sans arrêt l’anaphore, figure de style qui, pour donner de l’ampleur aux propos, consiste à commencer des phrases ou ensembles de phrases, par les mêmes mots ou les mêmes syntagmes[4]. Celui qui nous gouverne s’est lui-aussi accaparé des méthodes des publicitaires pour recevoir l’écoute et l’accord des citoyens. Il devient, lui aussi, une publicité, à part entière, que la télévision, les journaux se plaisent à nous rabâcher afin qu’il devienne un habitant logique de notre inconscient collectif voire un membre de notre sphère intime, alors qu’il ne devrait se limiter qu’au public.
Les media considérés comme le quatrième pouvoir, après le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire, sont censés incarner un contre-pouvoir afin de dénoncer le gouvernement dans ses abus ; ils ne sont aujourd’hui que source de soutien, à la limite de la propagande par le processus que nous avons tenté de résumer.
Messieurs Pompidou, Sarkozy, Darcos, Gaudin, Barbier…, Mesdames Parisot, Pécresse,…, mais aussi Monsieur Vidal et autres, ne serait-ce pas vous qui faites preuve d’une utopie formidable en fondant vos espoirs sur un système économique reposant sur l’exploitation forcenée de ressources naturelles vouées à disparition dans un avenir proche et d’une irresponsabilité grandissante en œuvrant à renforcer les inégalités sociales et la misère et en imposant à l’école de ne plus former des citoyens libres et critiques mais des travailleurs qui participeront une concurrence mondiale sans fin, prédatrice du bien-être des humains et de l’avenir de la planète ?
[1] « La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? », Le Figaro, 30 août 2005. « La précarité est une loi de la condition humaine. », France Inter, 3 septembre 2005.
[2] La Fabrication du Consentement,(1988, réed 2002), Noam Chomsky et Edward Herman
[3] Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Raisons d’Agir, 2005.
[4] Pour approfondir le sujet, nous vous recommandons Les Mots de Nicolas Sarkozy, de Louis-Jean Calvet et Jean Véronis, linguistes à l’Université de Provence (Seuil 2008).





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