Mardi 7 juillet 2009
Pierre Isnard-Dupuy
Elu étudiant démissionnaire du Conseil d’Administration de l’Université de Provence.
Pierre.isnarddupuy@facverte.org
Lettre de démission du conseil d’administration de l’Université de Provence
Veuillez prendre note de ma démission du poste d’élu étudiant au Conseil d’Administration de l’Université de Provence que j’occupais depuis mai 2008.
J’aimerais exprimer à toutes et tous les raisons de ce départ, qui vont bien au-delà de la difficulté, du peu d’intérêt et des limites de cette mission d’élu.
La loi LRU a réduit le poids des élus étudiants, déjà peu écoutés, au sein des conseils centraux. Elle octroie plus de pouvoir aux présidents d’universités, les hissant en véritables mandarins aux services d’une gestion managériale de nos universités. 5 étudiants sont censés en représenter plus de 22 000 dans un Conseil d’Administration de 30 membres. La plupart de ces 22 000 étudiants, ne savent même pas que ce CA existe. Ils ne savent même pas comment l’Université se gère. 1 800 d’entre eux ont voté pour élire leurs « représentants ». En somme, un nombre insignifiant d’étudiants s’intéressent à la vie de leur univers-cité.
Dans ce contexte, certains osent encore prétendre que la démocratie universitaire existe. Voilà une hypocrisie intellectuelle de taille, surprenante de la part d’universitaires. La démocratie à l’Université est encore moins une réalité par le fonctionnement même du CA. Par deux fois au moins au cours du mandat que j’ai assuré nous avons demandé avec d’autres élus l’organisation d’un vote spécifique au sein du conseil. Ces deux demandes ont été déboutées d’un simple revers de main par le vice-président du conseil en question. La première fois il s’agissait d’accueillir lors de la réunion des trois conseils, le 3 avril 2009, une délégation des étudiants et personnels en lutte de l’Université. La seconde nous avons demandé une modification de l’ordre du jour, motivée par les circonstances exceptionnelles en cours sur notre Université. Ce dernier Conseil d’Administration, du 18 mai 2009, se tenait au rectorat dans un encadrement policier indécent après l’occupation du bâtiment administratif de Saint-Charles (au cours de laquelle le président Caverni avait fait appelle aux forces de l’ordre).
J’ai été élu au sein de ce conseil sur un programme pour une Université publique, gratuite, écologique et laïque. Nous avions la volonté d’y œuvrer pour bloquer les applications directes de la loi LRU et des projets annexes. La plupart du temps nous étions une poignée à nous opposer de façon quasiment systématique. Après cette expérience je ne peux que constater que le conseil d’administration n’est qu’une chambre d’enregistrement où les possibilités d’opposition sont très restreintes. Croire que l’action en conseil constitue une arme de lutte est un leurre. Dès lors, la seule utilité de siéger en conseil est d’y recueillir les informations nécessaires sur les transformations de l’Université pour pouvoir les faire circuler et le cas échéant s’opposer par des mobilisations. Mission assez ingrate et décevante au regard de la fréquence (18 CA en un an, 2 réunions des trois conseils) et de la longueur des CA (en général pas moins de 4 heures). L’investissement est très lourd pour des résultats minimes. Les membres de l’administration, eux, apparaissent comme des spécialistes pour qui la gestion de l’Université est un métier. En ce qui nous concerne nous n’avons ni le temps ni la formation pour devenir des spécialistes. Ainsi, énormément de sujet nous échappent et nous ne pouvons pas raisonnablement nous positionner la plupart du temps. J’espère vous dresser un tableau qui permet de rendre compte de l’énorme limite de l’action d’élu. J’ai le sentiment de perdre mon temps dans ce rôle. C’est autant de temps que je ne peux pas consacrer ailleurs : sur mes études, sur mon temps libre ou tout simplement sur des actions permettant de défendre ma propre vision de l’Université. Tout ceci m’amène aujourd’hui à motiver l’abandon de ce rôle d’élu.
Ce qui continue de me préoccuper, c’est l’avenir de l’Université.
Comme en novembre 2007 monsieur Caverni a eu recours à la répression policière de façon injustifiée. Une gestion du conflit plus responsable aurait pu être choisie, notamment en recevant la délégation à la réunion des trois conseils pour instaurer un climat de dialogue. Le président et ces colistiers ont fait une nouvelle fois le choix de la force. C’est toute la communauté universitaire d’Aix-Marseille qui aurait du s’insurger pour ne pas accepter de voir se banaliser sur leurs campus l’irruption de forces répressives. Au lieu de cela, très peu d’administrateurs se sont émus de cette situation. La plupart pousse le vice schizophrène en se jetant dans les bras ouverts de la modernité libérale tout en prétendant être des pourfendeurs du service public d’enseignement supérieur et de recherche. L’Université doit se préparer à la concurrence. Il ne semble pas subsister d’autres voies pour son salut. Personnels et étudiants devront donc s’accommoder de cette dernière avec son lot de d’inégalités d’accès (augmentation des frais d’inscriptions), de rémunérations (banalisation des primes et reconnaissance au mérite), entre universités, entre filières, …
Et pourtant je suis convaincu qu’il existe d’autres voies à conditions de faire le choix de les emprunter collectivement. Mais personne ne semble prêt à prendre le temps de la réflexion avant le choix collectif : ni les enseignants grévistes sensés soutenir les étudiants tout en les accablant de dossiers à rendre pour « valider le semestre » (rentrant dans les critères de rentabilité à tout prix voulus par le ministère en somme), ni certains étudiants grévistes peu ouverts à la discussion, la pédagogie pour s’adresser à leurs pairs et les compromis ; sans parler bien évidemment de tous les membres de la communauté universitaire absolument désintéressés de l’avenir de leur lieu de travail, d’études et de vie. Les amener à l’action doit être, à mon avis, la priorité de notre engagement. C’est en tout cas le moyen prioritaire capable de renverser le rapport de force, notamment vis-à-vis de nos administrations qui tendent à n’être plus que le bras armé du ministère (à l’heure de « l’autonomie »).
Le recours au blocage a surgi d’une forme de désespoir légitime face à l’enlisement du mouvement. Cette modalité a très vite montré ses limites en désertifiant les campus. Pourtant elle a continué d’être reconduite, alors qu’il était préférable de trouver des moyens de faire revenir les étudiants : pour les sensibiliser aux transformations graves de l’Université, tout en s’assurant des modalités d’actions suffisamment fortes pour faire pression sur le gouvernement. L’entêtement sur une forme de blocage infécond aurait pu être évité par une implication plus importante des enseignants-chercheurs, notamment par leur participation sur des piquets de grèves adossés d’une vie alternative de l’Université, par la mise en place de débrayages actifs (débrayage où l’on fait annuler le cours tout en restant dans l’amphi ou la salle pour faire de l’information et débattre).
Enseignants et étudiants ont manqué d’un grand courage politique en refusant de trouver conjointement d’autres solutions pour emmener leurs pairs dans une dynamique salutaire. Malheureusement l’Université reste encore une jungle où s’affronte corporatismes et radicalismes forcenés.
L’Université publique, lieu de création et de partage de savoirs pour tous, mérite mieux. L’Université que nous défendons est à l’agonie. Elle mourra de sa belle mort si nous ne trouvons pas une union capable de la sauver et de la construire. Ce combat me semble pour l’heure voué à une impasse tant les forces contres lesquels nous luttons seront impossibles à renverser sans une unité d’action plus large.
Il y a quelques mois, Monsieur Jean-Claude Loraud, vice président du CA déclarait à un groupe d’étudiants : « former des citoyens à l’Université est un luxe dont on ne peut plus se permettre ». La réalité de la formation universitaire tend à corroborer cette analyse tant les étudiants ingèrent leurs cours en consommateurs passifs et s’enferment dans un rapport de bachotage vis-à-vis des examens. Il est temps de proposer autre chose, de déconstruire nos petites habitudes à l’Université. Refuser la course aux examens aurait pourtant pu être la solution pour faire échec à l’attitude consommatrice de diplôme. Le savoir perd peu à peu sa fonction émancipatrice pour recouvrer une fonction marchande selon la fameuse théorie du capital humain (développée par l’OCDE). Les universitaires se sont opposés cette année à la partie visible de l’iceberg avec parfois de l’originalité. Mais je crois que la seule solution pour riposter de façon durable est de surgir là où personne ne nous attend.
Si notre volonté la plus forte est de faire de l’Université un espace de production et de partage des savoirs au service de la citoyenneté, du progrès social et écologique, pourquoi ne pas construire cet espace ? Comment ? En désobéissant. En refusant de répondre aux demandes du ministère tout en construisant l’Université comme nous l’entendons. Refusons les évaluations (des enseignements, de l’apprentissage, de la formation, de la recherche) sur des critères quantitatifs… Et pour les retenus de salaire ? Il est temps aussi de construire des outils de solidarité pour organiser la résistance. Les cours dans la rue et les tentatives d’ouvertures de notre lieu d’activité (marathon des savoirs, journée du patrimoine intellectuel…) ont constitué les ferments de la reconstruction que j’appelle de mes vœux. Il faut aller plus loin. Les universités ne sont pas des boites à diplômes et à recherches valorisées par le profit. C’est à mon avis ce qu’il va bien falloir faire comprendre aux étudiants et à leur familles, à l’ensemble de la communauté universitaire et de la société.
Le mouvement des universités populaires ouvre aussi la voie de la reconquête populaire et citoyenne du savoir. Aussi, j’invite les universitaires soucieux de la liberté d’accès au savoir à rejoindre les universités populaires de leur ville. Il y en a une à Aix-en-Provence. Elle attend intervenants, auditeurs et bénévoles…





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