Samedi 11 juillet 2009
Des objecteurs de croissance à la grand messe du développement durable
Par Pierre Isnard-Dupuy et Stéphane Maillard
Jeudi 9 avril 2009 se tenait dans la prestigieuse institution (privée) de l’Ecole Supérieure de Commerce de Toulouse (groupe ESC) les assises nationales étudiantes du développement durable 3ème du nom. Elles proposaient de « Passez à l’action ! ». Militants associatifs et syndicaux d’une jeune organisation étudiante écologiste, Fac Verte, nous passons à l’action depuis plus de 5 ans déjà. Nous nous sommes rendus à cet événement, organisé sous le haut patronage du « groupe La Poste » (Celui qui se prépare à la libéralisation totale de son marché.), pour présenter deux projets de notre association lors d’un concours mettant en compétition des initiatives étudiantes de développement durable.
Nos projets (une AMAP étudiante et un jardin collectif dans une cité universitaire) ne s’inscrivent pas dans le développement durable. Ce dernier oxymore[1] est au mieux un terme employé par des personnes de bonnes volontés qui ont un réel engagement écologique sans remettre en question les termes qu’elles utilisent, au pire une aubaine pour des multinationales recourant au green-washing[2]. Et entre les deux, se revendiquer du développement durable est une solution pour s’ouvrir de nouveaux marchés. Il y avait de tout cela durant cette journée. Par exemple, le concours des meilleures innovations d’entreprises en matière de développement durable a vu comme gagnant un projet nommé « VG Box » : Sorte de pot à plantes vertes pour les aider à dépolluer l’air intérieur qui est plus pollué que l’air à l’extérieur en organisant une circulation d’air au niveau des racines. Tout le monde a trouvé ça très intéressant dans l’assemblée et effectivement ça l’est. Mais personne n’a posé la question « et si on trouvait des solutions pour ne plus polluer ? Plutôt que d’acheter un énième objet qui par sa production, son transport etc. contribue aussi à la pollution.». Et oui, si on trouve la solution pour ne plus polluer l’air, la « VG Box » n’a plus lieu d’être. Alors, certains argueront qu’il faut bien faire quelque chose en attendant de trouver cette solution. « VG Box » s’attache à des racines mais surement pas les bonnes. Un des risques de penser « développement durable », c’est de ne plus se poser les questions « à la racine » de la crise écologique et sociale, en d’autres termes de façon radicale. L’ampleur de la crise est telle qu’il y a une nécessité de rupture avec l’ordre économique et social établi, en clair avec le capitalisme. Cette rupture est l’enjeu d’une décroissance conviviale que nous incarnons à notre façon.
Alors pourquoi aller à cette grand messe ? Justement pour y porter un message contestataire, un message rompant avec la pensée unique voulue au sein de cette journée. La tribune qui nous était offerte pour venir porter ce message était en réalité la raison principale de notre présence, même si malheureusement l’argent est aussi une condition indispensable à la réussite de nos projets (Il y avait 1000 euros à gagner). En construisant une AMAP étudiante et un jardin collectif, gérés par les étudiants eux-mêmes, nous posons des lieux d’expérimentation collective capable de produire une nouvelle organisation sociale, en lien avec une réflexion emprunté à l’écologie politique. Nous pensons que la société de demain ne pourra que se bâtir en l’organisant sur un équilibre entre économie, social et culture. Le tout inséré dans l’environnement. L’humanité n’est qu’une composante de l’écosystème mondial. Il est quand même fou, pour ne pas dire suicidaire de penser l’environnement au même niveau que l’économie. L’Humain ne maitrise qu’une partie de cet environnement. Il n’en est qu’une composante.

Dans la vision du développement durable la société doit être réglée selon un équilibre entre économie, social et environnement. Le problème, c’est que les partisans du développement durable restent pour la plupart (au moins pour ses idéologues) dans une pensée économisciste, c’est-à-dire que la croissance de la sphère sociale et environnementale d’une société dépend de la croissance économique de cette même société. Cette vision repose sur le fantasme que les inégalités sociales seront résolues par un accroissement des richesses et que la crise environnementale sera réglée par le progrès technique. Nous ne pouvons pas nous convertir à une telle aberration malhonnête dont le simple but est de maintenir l’ordre économique et social existant. Nous pensons que le gâteau de la richesse mondiale est déjà suffisant. Il suffirait de le partager équitablement.
Nombre d’activités économiques nous semblent inutiles voire nuisibles socialement comme cette éco-communication que nous avons pu voir à Toulouse. L’éco-communication est un modèle de green-washing. Une boîte de com propose à votre entreprise une éco-communication pour montrer le prétendu souci environnemental qu’a votre entreprise. Nous avons constaté sans surprise que l’éco-communiquant qui nous a fait sa démonstration avait le même téléphone portable (même s’il n’en a pas changé depuis 2004 [sic]), le même costard avec la même cravate hideuse, les mêmes chaussures vernis et le même gel dans les cheveux que n’importe quel publicitaire classique. La publicité est l’archétype de l’activité économique nuisible puisqu’elle repose souvent sur le mensonge et la désinformation, et qu’elle pollue tous nos espaces sans apporter un quelconque progrès social. Le développement durable n’intègre pas de réflexion sur les différences culturelles, trahissant une vision ethnocentriste. Ainsi le référentiel d’épanouissement d’une société serait inclus forcément dans la culture occidentale, si toutefois il en existe une seule. Voilà une hypocrisie intellectuelle supplémentaire qui nous laisse à penser que le véritable enjeu du développement durable est de légitimer des pratiques de consommation et de loisir qui sont uniquement accessibl
e à une infime minorité de la population mondiale. Il est pourtant aujourd’hui de notoriété publique que la planète ne supporterait pas que tous les humains accèdent au même train de vie que nous[3]. Ces assises du développement durable présentaient également le student challenge. Un rallye raid étudiant soi-disant responsable et éthique. Nous considérons que venir sur un territoire ou vivent des populations et leur imposer nos bagnoles et tout ce quelles comportent de pollution (visuelles, sonores et environnementales) ce n’est pas faire preuve de responsabilité et d’éthique. C’est une façon comme une autre d’entrainer la rivalité ostentatoire[4] qui pousse les populations du sud à adopter nos modes de vie (détruisant au passage leur culture et leur environnement). Alors que nous ferions mieux de remettre en question nos modes de vie.
Nous avons affirmé haut et fort durant cette journée que les crises sociales et environnementales ne se régleraient pas par les mêmes acteurs qui les ont engendrés. Pour reprendre les termes de l’édito écrit par le président de l’association organisatrice de l’événement (le B3D) « les défis sociaux et environnementaux de notre siècle implique de travailler ensemble, toutes disciplines confondues, » évidemment, mais certainement pas « avec des entreprises qui n’hésitent pas à « inventer le monde demain » ». Une entreprise doit maximiser son profit, ce qui est contradictoire avec les objectifs affichés d’éthique sociale et de protection de la nature. Ainsi l’invention d’un monde de demain durable, où régneraient l’égalité, la solidarité et l’harmonie des activités humaines avec l’environnement naturel, appartient à des acteurs politiques et associatifs dont nous faisons partie.
[1] Développement est entendu uniquement pour des activités économiques appelant profit. Dans cette vision, le terme de développement apparaît en fait comme un synonyme unique de croissance. Or, ce qu’on appelle croissance est calculé uniquement sur un accroissement du PIB. Cet appel et ce recours à une croissance infinie du PIB ou de la production ne peut pas se faire sans prélever toujours plus sur les ressources naturelles et donc en détruisant ces mêmes ressources et l’environnement de leur exploitation et de leur transport. Il y a donc une impossibilité de satisfaire l’objectif de durabilité apposé au terme de développement.
[2] Ou blanchiment vert. Le green-washing est une méthode de marketing qui vise à faire passer aux yeux du consommateur des produits ou des activités économiques comme respectueux de l’environnement ou dans une conception écologique, alors qu’ils ne le sont pas. Par exemple une voiture qui rejetterait moins de CO2 que ces concurrentes alors que les voitures ont gagnées en puissance et en multiples équipements (climatisation en particulier) qui font qu’elles consomment plus (et donc polluent plus) qu’il y a 20 ans.
[3] Sur ce point Hervé Kempf écrit : « Sauf à franchir le seuil d’équilibre de la biosphère, les membres de la communauté humaine ne peuvent accéder tous au niveau actuel d’utilisation des ressources des Européens, Japonais et Américains. Ceux-ci doivent donc réduire leur consommation de ces ressources à un niveau proche d’une moyenne mondiale fortement inférieure inférieur à leur niveau actuel, in Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Seuil, Paris, 2009, p.10.
[4] Expression emprunté à Hervé Kempf qu’il définit de la façon suivante : « les coutumes des classes les plus riches définissent le modèle culturel suivi par l’ensemble de la société. » Il poursuit : « La réduction des inégalités, donc la réduction des possibilités de consommation ostentatoire de l’oligarchie, transformera les modèles généraux de comportement. », op. cit. p.11.






Écrire un commentaire