Mercredi 26 août 2009
La révolution écologique de l’Internet ?
Par Pierre Isnard-Dupuy
Certains « écologistes » présentent internet comme un formidable moyen d’enrayer la déforestation
et la pollution issue de l’industrie du papier. Les informations qui passent par voie numérique sont autant d’informations imprimées en moins sur papier. Mais internet est-elle pour autant une technologie non polluante ?
Enrayer la déforestation constitue, de façon incontestable, le moyen privilégié, pour limiter les rejets de carbone dans l’atmosphère1. Par ailleurs l’impérieuse nécessité de préserver la biodiversité, notamment des forêts, ne fait plus de doutes pour personne. Les économies de papiers grâce à des ressources électroniques représenteraient un progrès écologique notable. Il est vrai que l’utilisation du papier peut être soumise à des gaspillages inutiles et scandaleux, comme celle qui peut être faite avec les annuaires papiers. Un article de l’éco guide étudiant de nos amis de Campus Verts Strasbourg estime à 35 000 tonnes la quantité de papier gaspillé pour des annuaires inutilisés2.
Il est dérisoire de noter que la publicité constitue aussi une source de gaspillage et de pollution importante. Elle pollue nos espaces visuels dans la rue, au bord des routes, en attendant le métro ou le bus etc., elle encombre nos boites aux lettres. Tout ceci est source d’un formidable gaspillage de papier. Pour autant, uniquement dans une version numérique, la publicité serait-elle pour autant bénéfique3 ? La publicité suit l’internaute sur la toile pour cibler ses centres d’intérêts. Google, sur son services de messagerie, a mis en place un moteur de recherche qui scrute le contenu des courriels pour afficher des annonces promotionnelles sur une barre à droite de la page. Internet permet de diversifier la publicité. Elle s’y retrouve interactive. Voilà un nouveau moyen d’entraîner une consommation outrancière, meilleure source d’augmentation de la pollution ! Outre ce constat, la pollution provoquée par la publicité est davantage sociale : elle modifie les contenus rédactionnels de la presse, façonne les esprits4…
Les amis de la terre notent que la consommation en France de papier et de carton est de 11 millions de tonnes par an en 2006. Soit plus de 5 tonnes par habitant et par an ! Si une partie de ce papier est
produit de façon soutenable grâce au recyclage, en utilisant des déchets de scierie ou du bois issu de forêts gérées durablement ; plus de la moitié de la consommation provient de l’importation5. La pâte à papier, le papier et le carton importés « proviennent souvent de la destruction de forêts primaires boréales ou tropicales et contribuent donc largement à la déforestation. Le bois peut aussi venir d’immenses plantations d’arbres à croissance rapide qui remplacent des écosystèmes très riches au point que les Amis de la Terre Brésil ou Costa Rica les comparent à des « déserts verts »6. » Il est donc essentiel de réduire la consommation de papier.
Transformer les ressources papiers en ressources numériques apparaît comme un acte révolutionnaire, comme l’arme absolue anti-pollution. Orange propose même à ses clients de «
passer à la facture électronique ». L’entreprise mène une grande campagne de green-washing soutenu par le WWF. Le recours aux factures électroniques aurait permis l’économie de 455 tonnes de papiers en 2008. C’est un progrès important, mais qui passe sous silence que les factures électroniques elles aussi polluent. Pour beaucoup ouvrir un écran d’ordinateur et ouvrir une page web est un acte anodin, n’engageant aucune incidence sur l’environnement. Et pourtant, outre la consommation d’énergie de votre ordinateur, les informations consultées doivent bien être stockées quelque part et doivent bien circuler avant de parvenir sur votre écran. Une facture électronique a un impact sur l’environnement et probablement plus qu’un bout de papier qui ne consomme de l’énergie que lors de sa phase de production et à la rigueur lors de sa phase de transport (et oui la camionnette de la poste consomme elle aussi de l’essence). La donnée numérique elle en consomme tout au long de son stockage sur un serveur informatique.
Le tout numérique ne semble donc pas constituer un gain écologique, bien au contraire. Par exemple, « le bilan écologique comparé du livre numérique et du livre papier est nettement en faveur du second » selon le Syndicat National de l’Edition s’appuyant sur une étude commandée par Hachette Livre à la société Carbone 4. Le livre électronique demande l’utilisation de nouveaux matériels informatiques, un stockage sur un disque dur. Autant de besoins qui rejettent énormément de CO2. L’utilisation d’une « tablette de lecture numérique (« liseuse ») dégage 250 fois plus de CO2 par an qu’un livre papier et il faut lire au moins 80 livres numériques par an pendant trois ans avec la même liseuse (à supposer qu’on la conserve trois ans) pour l’amortir écologiquement…7 »
Sophie Divry, dans le numéro de La Décroissance d’Avril 2009, présente Internet comme un « cauchemar écolo ». Elle explique qu’Internet nécessite un grand nombre d’infrastructures comme la généralisation de la voiture individuelle comprend : « les autoroutes, les employés de la DDE, les stations-service, les garagistes, les oléoducs, les guerres pour le pétrole… ». Les informations sur Internet sont stockées dans des « data center », sorte de fermes de serveurs informatiques fonctionnant 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Ces fermes consomment énormément d’énergie. Selon Sophie Divry, un data ce
nter moyen consommerait l’équivalent de ce que consomme 3 000 ménages. Le plus grand des data center consomme, selon Le Guardian, l’équivalent de la ville anglaise de Newcastle, qui compte 260 000 habitants8. Google, propriétaire de ce dernier, a des projets encore plus ambitieux en Europe. A l’image de l’expansion mondiale. L’article de La Décroissance9, dénombre 35 millions de serveurs à travers le monde. Il y en aura 10 millions de plus en 201010. La consommation des serveurs aux Etats-Unis représente 1,5 à 2% de la consommation électrique nationale et « la consommation énergétique de l’informatique mondiale est responsable de 2% des émissions des émissions humaines totales de CO2 soit à peu près autant que l’aviation civile. » Au rythme où croit la construction des fermes informatiques « dans moins d’un quart de siècle, l’Internet à lui seul consommera autant d’énergie que toute l’humanité aujourd’hui », selon l’universitaire Gerhard Fettweis11. Une recherche sur Google consommerait l’équivalent d’énergie nécessaire à une bouilloire électrique. Les exemples sont légions… Stocker les informations ne suffit pas. Encore faut-il les rendre accessibles. Pour ce
faire 480 000 km de câble tapissent le fond des océans pour permettre la circulation des données échangées sur Internet. Je vous laisse imaginer les dégâts sur l’écosystème du fond des océans que peuvent poser ces câbles. Du serveur à l’ordinateur personnel, les infrastructures exigées sont construites à partir de ressources réelles : métaux, plastiques, béton… Elles nécessitent la mobilisation de moyens humains : ouvriers, vigiles de sécurité, ingénieurs…, de moyens matériels : véhicules, navires, grues… L’incidence en terme de pollution et de dégradation de l’environnement est donc réelle et ça nous avons tendance à l’oublier lorsque nous « surfons ».
L’accès à Internet, en particulier à domicile, reste un luxe en premier lieu abordable pour les populations du Nord. D’avoir le droit de polluer par l’intermédiaire d’Internet est un privilège pour les populations les plus riches, dont nous faisons parti. Sophie Divry relève qu’un personnage de Second Life rejette autant de CO2 qu’un brésilien moyen soit 1,17 tonnes d’équivalent carbone par an. 17% des brésiliens ont Internet à domicile contre 47% des français. Nous avons donc une plus grande responsabilité vis-à-vis du réchauffement climatique qu’un brésilien moyen. A la vieille du sommet de Copenhague sur le climat, il n’est pas vain de le rappeler. 
Croire qu’Internet n’a aucune incidence sur l’environnement, ce serait comme croire que le Tour de France est un événement éco-responsable et faisant la promotion d’une pratique écologique sous prétexte que cette compétition se déroule à vélo. On occulte alors les camions, voitures des directeurs sportifs, des médecins, cars transportant les coureurs après les étapes, caravanes publicitaires, motos de la gendarmerie, hélicoptères filmant l’épreuve, campings cars et voitures des spectateurs, coureurs et spectateurs laissant leurs détritus sur le bord des routes, le dopage12… La télévision nous épargne de ces dégradations et nous présente un spectacle fait de curiosités naturelles, historiques, architecturales, gastronomiques et sportives à chaque étape. Ce que retranscris le poste de télévision lors d’une étape du Tour de France s’apparente à la magie qu’offre Internet : vidéos, musiques, téléchargements, ressources documentaires… Absorbés par notre écran, nous ne voyons et nous oublions les câbles sous-marins qui nous amènent cette magie et les fermes d’ordinateurs qui la stocke !
Mon propos n’est pas d’affirmer qu’il faudrait se passer d’Internet. Pour la rédaction même de cet article, je me suis servi de cette technologie et vous êtes certainement en train de le lire sur la toile. Il serait donc malhonnête de me présenter en « pur » qui donne une leçon de morale aux mauvais écolos. Internet peut présenter des avantages en terme d’accès à l’information et de mise en réseau, à condition d’en faire un usage modéré et réfléchi. En effet une utilisation excessive d’Internet peut conduire à des troubles de santé, à l’isolement… A ce propos, je constate une certaine artificialisation et une virtualisation malheureuse des relations humaines à mesure que progressent Facebook et autres sites de « mise en réseau ».
1Les arbres absorbent une grande quantité de carbone en particulier sous sa forme gazeuse (CO2). Ce gaz est un des principaux responsables de l’effet de serre. En brulant les arbres rejettent le CO2 qu’ils ont absorbé.
2 Article intitulé évitons le gaspillage d’annuaires, et donc de papier http://www.eco-guide.eu/site/index.php?option=com_content&view=article&id=175:evitons-le-gaspillage-dannuaires-et-donc-de-papier&catid=45:ici&Itemid=71
3 A ne pas manquer, l’ouvrage référence de Naomi Klein, No Logo, sur les ravages des marques et de la publicité.
4 Lire à ce propos, et bien plus largement sur la publicité l’excellent bouquin de Marie Bénilde, On achète bien les cerveaux aux éditions raisons d’agir, paru en 2008.
5 Rappelons à ce titre que le transport de marchandise est une des activités principales responsable des émissions de gaz à effets de serre.
6 Trop de papier tue la forêt, Sylvain Angerand, Les amis de la terre, 8 mars 2006, http://www.amisdelaterre.org/Trop-de-papier-tue-la-foret.html
7 Le livre numérique : idées reçues et propositions, Syndicat National de l’Edition, 13 mars 2009, http://www.sne.fr/pages/informations/livre-electronique-03-09.html
9 Intitulé Internet, cauchemar écolo.
10 Selon IDC, un cabinet des Etats-Unis.
11 L’Expansion du 5 mars 2008, rapporté par Sophie Divry.
12 Si vous n’êtes pas encore convaincu de la nuisance environnementale du Tour de France, les spectateurs assistant à l’étape 25 juillet 2009, s’achevant au Mont Ventoux, ont laissé 20 tonnes de déchets derrière eux. Ventoux : 20 tonnes de déchets, La Provence, 28 juillet 2009, http://www.laprovence.com/articles/2009/07/28/875896-Region-en-direct-Ventoux-20-tonnes-de-dechets-apres-le-passage-du-Tour.php. Un autre article pose la question suivante, Ventoux : le Tour de France ennemi du future parc régional ? , en épinglant les dégâts sur l’environnement et la biodiversité provoqués par le passage de l’étape. Xavier Cherica, La Provence, 27 juillet 2009, http://www.laprovence.com/articles/2009/07/27/875077-Region-Ventoux-le-Tour-de-France-ennemi-du-futur-Parc-regional.php





le 26 août 2009 à 4:20
Certains « écologistes » présentent internet comme un formidable moyen d’enrayer la déforestation et la pollution issue de l’industrie du papier. Les informations qui passent par voie numérique sont autant d’informations imprimées en moins sur papier. Mais internet est-elle pour autant une technologie non polluante ?